Nous Jacob Stettler du Conseil souverain de la république de Berne Ballis de Romainmôier faisons savoir que sur la demande présentée aux Illustres et Puissants Seigneurs de l'Illustre chambre économique du Pays de Vaud par l'honorable Isaac fils de Jean-Jacques Golaz de l'Abbaye en la Vallée du lac de Joux.
A ce qui leur plut de lui vouloir accorder la faculté de construire une scie sur la rivière de la Lionnaz et se servir de son cours pour la faire tourner. Les dits Illustres et Puissants Seigneurs de dite Illustre chambre ont eu la bonté de lui accorder sa requête, comme le confirme leur lettre du 6 septembre 1710. En exécution de quoi que au nom et pour la part de leurs Excellences de Berne nos souverains Seigneurs nous avons abergé au dit Isaac Golaz comme nous lui abergeons par les présentes le cours et flux de la dite rivière de la Lionnaz pour y faire construire une scie pour son profit et celui du public Ce parchemin, retrouvé dans une brocante à Berne, est daté du 26 septembre 1711 avec le sceau des armes ordinaires de LLEE de Berne. Il est le point de départ pour la construction de la scierie du Moulin à L'Abbaye. Cette installation a connu des fortunes diverses. Vers 1900 son propriétaire, un notaire, fait faillite. Rachetée par quatre notables des environs, elle est proposée à Louis-Ami Berney, dit "Louis Blondin", voiturier. Dans un premier temps celui-ci décline l'offre faute de moyens financiers suffisants. Les vendeurs insistent, faisant totalement confiance à cet homme de réputation intègre. Fort de l'appui de ses fils aînés âgés de 19 et 17 ans, Louis-Ami Berney, âgé de 53 ans, décide de se lancer dans cette aventure et l'acte d'achat est passé en 1903. La scierie reçoit sa force motrice d'une roue à aube sur la Lionne et d'une machine à vapeur. Des machines telles que dégauchisseuse, mortaiseuse, créteuse garnissent l'atelier de menuiserie ainsi que deux scies battantes à une lame, une scie à ruban et une scie multiple. Des chars tirés par des chevaux vont chercher le bois en forêt et livrent le bois scié à la Vallée et au pied du Jura. L'écurie abrite les chevaux et l'étable les vaches qui fournissent le lait aux ménages. A cette époque le travail débute à la pointe du jour pour se terminer à la nuit tombée; tant que la Lionne fournit de l'eau, on scie. En été, en période de récoltes, les scieurs se transforment en paysans et la scierie fonctionne au ralenti. En 1913, l'aménagement du cours d'eau de la Lionne permet de remplacer la roue à aube par une turbine des Ateliers mécaniques de Vevey. C'est une amélioration notable. La septantaine passée, après une vie de travail, un engagement de tous les instants, le déploiement d'une énergie constante pour faire fructifier son entreprise et élever une nombreuse famille, Louis-Ami remet son entreprise à ses fils en 1920. La période est fertile en péripéties diverses: mutations de personnel, problèmes financiers, traversée d'une crise économique de 1920 à 1939, suivie de la seconde guerre mondiale. Une gestion prudente, la compression des frais généraux, une volonté commune d'assurer le succès de l'entreprise conduit à une situation et à une réputation sans faille. Les frères Berney se répartissent les responsabilités : administration, achats et ventes, scierie, raboterie, exploitation agricole. L'électricité, qui pour un temps est associée à la force hydraulique la supplante, de même que les camions remplacent les chevaux. Le temps passe. En 1961 deux frères et un cousin de la génération suivante reprennent la scierie. L'époque est favorable et la réputation de l'entreprise est importante. De nombreuses améliorations sont intervenues tout au long de l'exploitation de la scierie. Une grue, pour manoeuvrer les billons et empiler les bois sciés, a été un des éléments important; mise en place en 1963, elle a permis une économie en force et en personnel. 1'500 à 2'000 M3 de bois sortent chaque année de la scierie et trouvent preneur à la Vallée, en plaine entre Lausanne et Genève, au Valais. Des luthiers viennent aussi chercher le bois si précieux pour la fabrication des violons. Le feu n'a pas épargné la scierie. A deux reprises un mégot de cigarette, un étincelle sortie de la cheminée, ont mis le feu au bâtiment. A chaque fois la catastrophe a été évitée de justesse grâce à la rapidité des interventions. Dans la raboterie où ce joue la scène du procès de Luther, on peut encore voir les poudres du toit noircies par les flammes. Chacun comprendra qu'il est important de s'abstenir de fumer dans une scierie, même transformée en salle de spectacle. A la fin des années 90, la 3ème génération des Berney, exploitants de la scierie du Moulin arrive à l'âge de la retraite. Après un siècle de tradition du bois dans la famille, il n'y a pas de repreneur dans le sérail. Le temps d'un été, la scierie du Moulin est prêtée à la Compagnie du Clédar pour son spectacle théâtral. Une fois les projecteurs éteints, le dernier spectateur rentrÈéchez lui, tous les acteurs du Printemps auront à coeur de remettre en ordre les lieux. Souhaitons que cette scierie trouve preneur et fasse le bonheur du futur exploitant, travailleur acharné comme doivent l'être les scieurs, mais libre dans sa tête; n'est-ce pas l'essentiel dans notre monde actuel ?
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