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Rester partir. Rien qu’à entendre ce titre, l’esprit s’anime. Toute personne s’est déjà, au moins une fois dans sa vie, posé cette question : « Et si je partais d’ici, pour vivre ailleurs ? » Le sédentaire choisit le silence et évite le mouvement. Réponse mutique. Nomadisme fantasmatique. Le « vivre ici » tient lieu de principe, le « partir là-bas » comporte trop d’inconnues.
Le voyage. Que les récits de voyages sont beaux pour ceux qui restent, qu’ils nous font voir tant de belles scènes, même en ce siècle où l’image rapportée est omniprésente. Combien nous enrichit le regard porté par nos pairs (fussent-ils des voyageurs d’il y a deux siècles) sur les terres lointaines et étrangères ! Les récits de voyage nous permettent de comparer aux nôtres les terres, les mœurs et les pratiques de là-bas. Tout récit de voyage (Bouvier, Velan, David-Néel, etc.) relate les phases intérieures traversées par le voyageur, passant de l’enthousiasme à l’abattement et au doute (envie d’abandon), aux merveilles découvertes, appréciées comme des récompenses. Chartreux, à travers Caillié, parvient à nous faire ressentir cette progression contrastée de l’itinérance. Aller. Il y a l’aller. Vers Tombouctou. Le héros est en marche. Très vite, il nous a semblé indispensable, avec le scénographe, de souligner l’alternance entre nomadisme et sédentarisme. L’espace devait prioritairement en rendre compte. Deux zones, deux aires, deux mondes. A l’arrière-plan, le lieu du mouvement, de l’itinérance vers ce quelque part mythique ; on pourrait dire que c’est l’espace de l’image mobile, du cinéma ou de la BD. Au premier plan, le lieu de l’arrêt, du repos, celui où l’on rencontre ceux qui sont restés, où l’on raconte ce qui s’est passé ; on pourrait dire que c’est l’espace du théâtre, du conte ou du jeu. Retour. Ensuite, c’est le retour. Après Tombouctou. Insupportable retour, bien difficile à raconter, puisque l’avenir du héros était désormais derrière lui. Juste envie de prendre dans ses bras le voyageur fatigué, et de panser ses blessures. Alors il a fallu tresser plusieurs fables entre elles, les faire s’entrechoquer, pour permettre à ce petit corps malade de retrouver les herbes vertes et grasses de sa région natale. Et pour serrer dans ses bras celle qui a toujours été son port d’attache et son repère familial : sa sœur Céleste. Mise en œuvre. Quand on a une idée en tête (dans le corps), par quels voies, quels moyens, quelles extravagances est-ce qu’on lui donne vie ? Jusqu’où s’aventurer pour incarner cette idée, pour lui donner un corps, une réalité ? A partir de quel moment est-ce que le profond désir de réaliser un projet devient de l’entêtement, de l’obstination, l’acharnement ? La passion est-elle par définition dévorante ? Finit-elle par consumer son auteur, le porteur de la flamme ? Caillié voulait « voir Tombouctou », il voulait être connu et reconnu pour avoir foulé des territoires « non frayés », il a tout misé pour cette quête, en y laissant un peu de sa peau. Un peu comme cet autre poète de la route, Rimbaud, qui y laissa une jambe. Caillié-Rimbaud. Combien l’analogie entre Caillié et Rimbaud est forte. Rimbaud : « Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n'a pas de relations, républiques sans histoires, guerres de religion étouffées, révolutions de mœurs, déplacements de races et de continents : je croyais à tous les enchantements. » Hors du temps, hors la colonisation, hors les guerres : Caillié et Rimbaud, l’improbable rencontre sur la route de Tombouctou…
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