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Je me souviens d’une époque où j’ambitionnais de monter sur les planches à n’importe quel prix. Le théâtre professionnel n’était pas à ma portée, pensais-je - cela m’était égal, je ferais du théâtre amateur. J’ai tout de même cru bon de suivre un cours d’art dramatique, un soir par semaine, auprès d’une dame qui ne payait pas de mine: Blanche Derval. Je ne savais pas alors qu’elle avait été une des muses du surréalisme (on trouve notamment sa photo dans «Nadja», d’André Breton), et elle était de toute façon, à mes yeux d’adolescente, si «vieille» que j’ai commencé par ne pas la prendre au sérieux.
Elle était très sévère, et il m’est arrivé de ne pas être à la hauteur de ses exigences. Un soir (je venais de rater lamentablement le rendu de mon rôle dans une scène des «Mains sales» de Sartre), elle m’a traitée de tous les noms, et j’ai fini par protester: «Mais enfin, Madame, je fais du théâtre en amateur. Vous ne pouvez pas prétendre…»
Ses yeux verts ont lancé des éclairs. «Sachez que sur les planches, ma petite niaise, il n’y a pas d’amateurs. Il n’y a que des gens qui ont le feu sacré. Que le théâtre soit leur métier ou leur passe-temps. Une fois qu’on a accepté de monter sur scène, le seul critère c’est: le public est-il satisfait?» C’est une leçon que je n’ai jamais oubliée. Avec les années, d’autres éléments sont venus rendre de plus en plus floue (et pas seulement pour moi) la ligne de démarcation entre «pros» et «non pros». Avec le progrès technique, d’ailleurs, de plus en plus de gens ont eu la possibilité de s’exprimer dans leur domaine de prédilection, et l’utopie de l’art à la portée de tous reçoit un début de réalisation grâce à l’ordinateur, au caméscope, à la photo (numérique ou autre), etc. La différence, ce sont surtout les moyens à disposition: on ne fait pas le même film de fiction, on ne monte pas la même pièce, et ainsi de suite, avec quelques milliers de francs ou avec quelques millions. Et puis, il y a l’expérience: à force de jouer, même en «amateur», on comprend les écueils à éviter. Dans cette perspective, le Clédar a su être exemplaire. Il est toujours allé chercher l’expérience chez ceux qui en avaient, et parallèlement, les «amateurs» qui le constituent depuis le début ont amassé une expérience qu’ils partagent avec les puis-venus. Aussi, le Clédar n’est pas un théâtre professionnel dans ce sens que ce n’est pas avec ses créations que la troupe gagne sa vie; mais l’expérience qui a été amassée tout au long des deux décennies écoulées fait que les responsables et les comédiens connaissent tant leurs considérables possibilités que leurs limites, et qu’ils n’hésitent pas à recourir à des spécialistes là où cela leur paraît nécessaire. Le cocktail est particulièrement heureux (et savoureux). De nombreux spectateurs ont témoigné tout au long des vingt années écoulées que le Clédar répond à l’impératif de Blanche Derval: le public est satisfait.
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